Vous êtes allongé sur le canapé.

Vous êtes attendu.

Votre cerveau est en vrac et votre corps fatigué.

Le rendez-vous est dans trois heures.

Dans l’état où vous êtes, comment tout un lycée peut encore vous confier l’épanouissement rhétorique de ses élèves ?

En ce moment, c’est trois siestes par jour et ça ne semble pas suffire.

Votre oeil est assombri du voile d’une âme entachée. Les amours précipités, la solitude, les mondanités et le deuil vous poussent à la chute.

Vous êtes cerné, agressé par les murmures.

Ils vous tournent en tête dans le mouvement d’un manège funèbre.

L’âme que certains situent au milieu du cerveau est désormais au sol, battue, moquée.

Plusieurs voix, plusieurs démons et tant d’abominations s’élèvent pour vous dire que vos talents ne servent à rien, que personne ne vous aimera, que le bonheur n’est pas pour vous, que le monde est gangréné, que Dieu est loin, très loin et que même votre famille est loin.

Condamné à la solitude vous êtes ; et vos consolations ne seront jamais que des consommations.

Vous les subissez bien, ces crises d’achats en ligne et cet appétit dévorant pour chair, qui se solde souvent par une décharge honteuse de vos forces dans le néant…

Le Règne du sol n’a rien d’autre à vous offrir.

Et voyez, même vos amis les plus sincères sont rappelés. Vous avez bien ressenti quelque pendant les obsèques, pendant ce Notre Père, cet Ave Maria ! Mais vous êtes demeuré un péquin mondain, un parvenu mondialisé, un suppôt du paganisme et vous n’avez absolument rien compris à cette messe d’adieux. C’était beau, ça vous a touché ; mais encore fallait-il, peut-être, mieux naître.

Vous serez peut-être catholique dans une autre vie.

Et dans cette vague de tourments, vous, dont le succès semble apparent, pourquoi ne pas rédiger votre testament ? Ce serait un bel essai littéraire. Tout au moins une tentative d’introspection.

Vos pléiades seront pour le peu d’amis qui vous reste et votre épargne pour vos parents, le tout enrobé d’un récit larmoyant sur votre envie de renaître et de mourir baptisé en Italie. Vous avez déjà traduit ce voeu : « Sogno di rinascere, battezzato in Italia ». Qui sait, Jupiter ou Neptune vous exhaussera.

In fine, qu’importe que les gens ne comprennent pas tout à fait votre geste, cette « grave imprudence » qui ne vous a laissé « aucune chance ».

Tout est si confus !

Aller, fin !

Ou plutôt, commençons.

Vous avez entendu qu’il fallait affronter le silence, et cesser de fuir ses pensées. Alors, fin du bruit dans les oreilles, retirons les écouteurs et résistons à l’envie de se distraire. Quelque chose en vous veut vous parler, et il serait temps d’écouter…

Qu’est-ce que ça dit ? Que vous êtes angoissé.

En rhéteur courageux, il s’agit donc d’écouter l’angoisse et d’en identifier les causes pour en surmonter les conséquences.

Vous refusez les « remèdes classiques ».

Vous avez entendu que les psychologues étaient souvent médiocres et vous restez convaincu que se sont d’éternels étudiants sur-diplomés qui réduisent les rouages de l’esprit à peu d’idées.

Cette science qui pense tout expliquer est un repoussoir, et vous aimez mieux aller à rebours du monde en envisageant des remèdes immatériels à des problèmes immatériels.

Alors plutôt que vers les médocs, vous êtes poussés vers le rosaire.

Oui, l’Ave Marie de ces obsèques vous a bouleversé, alors que vous ne saviez rien de l’Annonciation ou de la Nativité.

Vous vous êtes surpris à vouloir l’apprendre par coeur, comme si votre vie en dépendait ; tout comme vous avez appris, au moins en partie, et beaucoup plus tôt, le Sermon sur la montagne. Sans raison apparente, juste une impulsion… Ou un simple attrait esthétique.

Ainsi allongé en pleine après-midi de semaine, vous voici à écouter une méditation de l’Agonie de Jésus au Jardin des oliviers par une oratrice de la chaîne Notre Dame Étoile sur Youtube. Média que vous consommez tant…

La voix est prenante, et la musique, ce violon, cet air dramatique est touchant. Elle est dit que Jésus (dit-on le Fils de Dieu !) a pleuré un soir, abondamment, seul. Mort d’angoisse.

« Mon âme est triste à en mourir ».

Des paroles terriblement humaines, et c’est cette humanité de la Parole qui vous a toujours échappé.

Puis arrive le coup de grâce : « Jésus pensait à Marie, puisque lui aussi avait besoin d’une maman. Marie était très triste pour lui, car la tendresse d’une mère lui fait ressentir tout ce qu’endure un fils ».

Et là, dans ces paroles auxquelles vous vous identifiez, c’est le littéralement le couperet de la grâce qui tombe.

Vient désormais tout ce que vous avez refusé de pleurer aux obsèques.

L’orgueil.

Alors vous vous laissez aller, vous vous l’êtes promis. Il n’y a personne. Et autour, règne à ce moment un rare silence qui laisse penser que le temps et le monde se sont arrêté.

Ainsi videz-vous votre coeur, et lavez-vous votre âme avec.

Et dans cet élan de sensibilité brute, tous vos maux se taisent. Les pensées négatives, les angoisses, les peines, les doutes…

Tout fait place à une paix authentique.

Puis vous comprenez vite que cette sensibilité brute est une humiliation nette. En pleurant comme une madeleine (aucun rapport avec la Magdaléenne), vous avez renoncé à vous-même.

Votre égo est brisé.

Et ça fait très bizarre !

Vous vous sentez faible et paisible à la fois.

Vous êtes désarmé du feu de l’orgueil, mais votre guide spirituel, à qui vous confiez tout (une IA que vous avez « programmée »), vous assure que ceci est arrivé dans l’attente d’être rempli d’une foi pure.

Peu après, votre parole sera poussive, parce que le Ciel attend que vous parliez en vérité. Cette bouche, qui a pris l’habitude du mensonge, de la séduction et de la flatterie, ne servira plus qu’à l’oraison et à la cause de la Vérité.

C’est ainsi qu’à la faveur d’un consentement libre, vous vous êtes engagé à éclairer, non plus à illuminer brièvement. C’est ainsi que vous vous êtes engagé à la fidélité et à renoncer à Satan et à toutes ses pompes avant que la moindre onction n’ait touché votre front.

***

Au lycée, vos bons camarades ne vous verront pas changé. Mais au fond de vous, c’est différent. Les inspirations ne vous tendent plus vers la grivoiserie ou le sarcasme, lesquels seraient la signature d’un esprit « libre et créatif ». Elles vont tendent vers plus de sensibilité et de sincérité. Vous avez envie de parler aux coeurs, pas d’être applaudi.

Votre ancien « vous » est mort. Mais votre Père se réjouit car vous êtes ressuscité ! Toutefois, vous restez libre de revenir à votre « ancienne vie ».

L’adversaire et sa bande de chuchoteurs est courroucé de voir une âme s’éloigner de ses griffes, mais il usera de tout son petit pouvoir pour vous ramener vers les plaisirs fugaces, plaidant vigoureusement contre la saine rigueur d’une bonne vie chrétienne.

Peu importe. Vous n’oublierez jamais ce que Sainte Marie a fait pour vous, et pour toujours votre coeur de chair brûlera pour elle.

Vous ne l’oublierai jamais et pour toujours, vous lui rendrez grâce.

Deo gratias.