Le « Dernier Samaritain » (1992) tient sur un concept simple : Joseph, nom des justes par excellence, dont le patient époux de la Vierge Marie et le Régent d’Égypte qui pardonna à ses traîtres de frères, mène, à la demande de son meilleur ami qui le fit cocu, une enquête sur une stripteaseuse qui détient des dossiers compromettants sur la pègre et le Sénat (tiens donc…), puis sur l’assassinat de celle-ci (ah !). Fatigué, désabusé et alcoolique, cet ex-super agent a été congédié des « Services secrets » pour avoir cogné un sénateur qui molestait une femme dans une chambre d’hôtel. Dans sa quête de vérité, il sera épaulé par un équipier impromptu, un ancien footballer professionnel, Jimmy Dix, pétri de douleurs de et regrets, qui fut le compagnon de la jeune défunte. C’est ainsi, dans cette amitié soudaine, que ces deux justes trouveront une forme de salut au coeur de cette cité impie, improprement nommée « Los Angeles ».
Le démon aux trousses
« Tu es un tocard, une honte, personne ne t’aime… » se dit Joe, à l’aube d’une journée étrange, dans le reflet de son retro. C’est du moins ce qu’il croit penser de lui. Il est bien trop alcoolisé et infecté par l’esprit du monde pour capter, malgré son intelligence supérieure, que c’est le diable qui parle à sa place.
Ce miroir est l’éclat déformant de son âme et l’image de son sale petit alter ego.
Joe est juste qui n’est plus à l’écoute des anges. Il s’est fait à la place un petit creux bien tranquille dans le sofa de ses regrets. Il est si facile de se flageller !
Tout comme se flagelle ce Jimmy Dix, à méditer, cigarette aux doigts, sur l’inanité de son existence, quand il se réveille à côté d’une femme à qu’il n’a même pas souvenir de lui avoir donné l’heure. Toutefois, malgré cela, il est sensible à la cause des femmes et neutralisa avec grâce l’individu qui se mit à agresser sexuellement une femme dans le jacuzzi de sa villa acquise du temps de sa gloire passée.
Gloire passée, sans être révolue, puisque, même dans un monde idolâtre et charnel, il sera justifié par la foi et les bonnes oeuvres.
Rencontre du bon alter ego
D’une première rencontre difficile entre Dix et Joe sur fond de « vieux cochon, d’où tu parles à ma meuf ? dit Dix à Joe », on passe rapidement à « – quand j’étais en Ligue pro, dit Joe, j’ai volé un cheval ; – je croyais que les blacks volaient des voitures ; – ouais, mais le cheval c’est plus facile à voler ». D’emblée la camaraderie prend, comme dans toute relation sincère, particulièrement quand deux personnes cherchent le vrai et le juste.
Fini les voix pénibles qui nous tendent au découragement et au suicide.
Joe, qui a perdu son emploi de haut fonctionnaire avant de devenir un malheureux détective en free lance, parviendra, avec son nouvel alter ego, à faire ce que font tous les saints : transformer une colère si mortifère en traits d’humour.
Même si suicidaire, l’inspiration ne lui manque pas pour échapper à la mort. Ainsi dit-il à l’homme qui le braqua à la tempe pour l’exécuter : « – ta femme est tellement grosse qu’on peut la voir depuis un satellite . Son défaillant exécuteur, se bidonnera fort avant de se faire poignarder.
Ou lorsque, entouré de giga-mafieux le tenant en joue, dit à l’un ; « pourquoi ***(pas de spoiler) est enfermé dans le frigo ? parce que sa b*** est coincée dans le poulet ».
Cette collusion entre le danger du mal absolu et la paix dans la foi en le souverain bien est un bijou scénaristique. Mais libre à chacun de préférer les histoires d’anti-héros, gauches et peu inspirants, ou les romances qui reposent sur une tension sexuelle entre un grand psychopathe et un personnage sans intelligence qui est fasciné par un mal qui a pour seuls atouts ses beaux atours.
Et Dieu dans tout ça ?
Comme dans toute bonne fiction, le Père tout-puissant, Créateur du Ciel et de la terre, est le Personnage principal. Et à quoi reconnait-on sa divine Présence ? Par la vérité du propos. Comme lorsque le film débute par un clip édulcoré du Superbowl, montrant foule en liesse sous un soleil de printemps. Ceci avant de basculer vers le réel : un match sous une pluie battante dans une obscurité que les projecteurs peinent à éclairer. Tant de corruption ici-bas ! Surtout lorsqu’un joueur sort du terrain pour prendre un appel et se faire menacer par une sorte de possédé qui lui intime de faire un « touchdown » pour plaire aux parieurs. Mammon, quand tu nous tiens ! La suite sera d’un dramatique et d’une violence à la hauteur du mal auquel tous ceux-ci ont consenti.
Donc, voilà où est Dieu : loin de vous.
Pourquoi ? Parce que vous le repoussez !
Chaque compromission a un coût. Chaque rêve de gloire disperse, et tout contrat passé avec le démon est toujours très déséquilibré. Je signe pour 20 ans de gloire et son lot de menus plaisirs ? Mais mon âme ira au feu éternel et ma renommée sur la terre comme au Ciel sera toujours mal associée. Et ça, vous ne le saurez qu’à la fin.
Mais lorsque l’on a bien souffert, on peut bien s’autoriser quelques encartades ?
D’ailleurs, le grand vilain du film le dit par trois fois ! « La vie est souffrances ! ». Mais ce ne sont que paroles de désespérance. À celui qui croit, tout est sens et justice. Et la foi porte à se battre. Sans cesse. Et Joe a donné à Dix une occasion de se battre, malgré son rêve de mariage aboli par l’accident subi par sa femme qui portait son enfant de 8 mois.
Dix, dit-il, avait fait le match de sa vie avant le soir du drame. Et si cette perte était la conséquence du contrat passé avec le malin ? Un contrat qui provoque malheur sur malheur et la fuite naturelle de l’Esprit Saint et une emprise contre laquelle il faut un peu plus qu’un exorcisme, mais un véritable coeur contrit.. « Mark avait 8 mois et avait vécu 17 minutes dans une couveuse avant de s’endormir. Peut-être tout juste le temps de rêver… » Peut-être le temps pour l’ange de Mark, qui contemple le visage de Dieu, de porter les prières que l’enfant concevait déjà dans le ventre de sa mère…
Tout par amour
Le titre original est « The Last Boy scout », en référence au scoutisme, contemporain de la chevalerie. « Last », car dans une société infâme, où trois assassins abattent à l’arme d’assaut une femme sans défense, où sont les chevaliers ? La pourriture ne prendrait jamais un tel essor si rien qu’un petit nombre de chevaliers criaient à la noblesse, à l’honneur et à la loyauté. Tout ce qu’est Joe qui, allant de Jérusalem à Jericho, vient ramasser un homme blessé que le monde a martelé. De son Jérusalem à Jericho, il partait d’une vie bien rangée dans les hauts lieux pour descendre dans les bas fonds des terres les plus arides.
Mais ce qui a arrêté Joe de descendre plus bas : sa soif de justice et une grande cause à défendre, sans hésiter à employer les moyens les plus radicaux (dans les strictes bornes du recours nécessaire à la défense légitime). Des trucs d’hommes en somme.
Est-ce à dire que seul l’héroïsme guerrier compterait ? Pas tout à fait. Joe le cocu, regrettant de n’être pas le taxi, est aussi justifié par son mariage, par cet acte d’abandon à l’autre, de son avenir, de sa destinée et de ses envies. Même imparfait, Joe reconnut, grâce à la bonté attentive de Dix, que son tort était de trop aimer sa femme pour divorcer. « Frappe-moi, crache-moi dessus, s’il le faut, mais réagis ! » lui dit son épouse, prise en flagrant d’adultère. L’époux crée la solitude de l’épouse et ses tourments, et il est bien beau de savoir neutraliser définitivement un belligérant d’un coup à la cloison nasale, mais encore faut-il aimer assez pour se battre pour ce qui est bien : la paix, le droit, le juste et le modèle ancestral de la bonne vieille famille nucléaire.
