Premières obsèques, première messe.

Le bonhomme est parti peu après avoir passé l’âge légal de la retraite. Et quel bonhomme ! Engagé, généreux, amical… Votre dernier ami.

Cet infatigable vous couvrait d’attentions avant qu’il ne finisse par vous dire : « je suis fatigué ».

Vous compreniez, vous faisiez le même métier.

Mais étais-ce même gaillard que vous aviez vu frais comme un gardon au milieu d’un vol transatlantique ? Ce même barbu, un peu joufflu et très rieur, qui est venu vous réveiller, sans raison apparente – d’un sommeil profond sur votre siège « super economy » – pour vous aviser de quelque chose d’hautement anecdotique, mais qui comptait beaucoup lui ? Tout ce que vous avez vu, c’était un Capitaine Haddock sans képi qui vous a balancé quelques phrases que vous n’avez entendu, car vous émergiez tout du juste du shéol ; tout cela avant qu’il n’éclate de rire.

À ce moment, vous vous êtes demandé s’il était un humain ou un séraphin (sans trop savoir ce qu’est un séraphin)…

Mais c’était avant qu’il ne soit foudroyé quelques mois plus tard par une crise cardiaque.

Alité, une batterie d’appareils maintenait artificiellement en vie ce corps cadavérique. Cette détresse réveilla en vous ce sens de l’empathie que vous pensiez avoir perdu.

Et pour cause, son âme semblait déjà avoir été rappelée ! Ce qui devait être une simple visite de courtoisie a été une rencontre bouleversante avec la mort.

Mais la chimie fera son oeuvre, et un bref sursis médicamenteux lui sera accordé à force d’intraveineuse et de tube traversant une gorge qui restera sèche. C’est ainsi l’occasion d’apprendre à lire un regard, ou l’expression d’un simple battement de cil.

La fatigue du corps vaincra toutefois les exploits de la thérapeutique, et une nouvelle attaque mettra un terme à cette vie terrestre.


Alors vous voilà aux obsèques.

La mort n’est pas un sujet qui vous a beaucoup terrifié, et pour cause, vous l’avez parfois désirée…

Monde laid et insupportable ! Tant de choses à faire pour un seul homme, et pour si peu de salaire ! Tant de méchanceté pour si peu de bonté ! Ainsi basculiez-vous de la camp de la majorité.

Mais vous voilà à l’église.

Ce « lieu de culte » vous a toujours fait peur. Mais celle-ci est majestueuse et chaleureuse.

En arrivant, on vous tend un livret de chants, puis rapidement le prêtre prend la parole. Vous êtes porté par les chorales, les supplications et les prières. Le déroulé millimétré de la messe est connu de tous ces gens très instruits et très honorables vous en entourant, et certains fléchissent même le genou ! Pourquoi, et pour qui ? Pour le défunt, en révérence à son malheur ? Pour Dieu ? Vous avez l’impression de passer à côté de quelque chose… ou bien, seulement, votre éducation présente quelques failles…

Point d’orgue de cette pieuse navigation : la récitation du « Je vous salue Marie ». Comme une vaguelette qui vous surprend, vous frissonnez comme rarement, et c’est une secousse touche votre coeur. Peut-être était-ce pour vous préparer à la grande vague du « Notre Père » qui, quand il retentit, vous donne l’impression d’être soudainement rehaussé. D’humain faible et peureux, vous devenez ce privilégié qui touche du doigt le mystère.

Vous manquiez assurément quelque chose !

Vient ensuite le moment d’agiter un instrument (un encensoir ?) au-dessus du cercueil pour y projeter de l’eau. Une file d’attente se forme, et chacun salue l’écrin, avant de recevoir l’instrument de la main du précédant encenseur, et de faire un signe de croix.

Vous partez depuis le fond de l’église, alors l’attente est assez longue. Juste assez pour vous retenir trois fois de fondre en larmes en voyant tous ces visages féminins imbibés de pleurs, si attendrissants… Mais vos larmes sont pour les morts, pas pour les vivants, pensez-vous.

Cette petite résistance vous causera cependant bien des problèmes…

La marche dans la file fait naitre des sensations peu connues, comme un coeur qui tambourine, sans peur, ni anxiété apparentes. La pulsion n’est pas forte, mais de plus en plus rapide, et presque douce. Le phénomène s’intensifie à mesure que vous avancez au son du chant des choeurs.

Que passe-t-il ?

Arrivé à la hauteur du cercueil, avec tout ce que cela a d’impressionnant, vous vous penchez pour le saluer, vous prenez l’encensoir, l’agitez trois fois et faites, pour la première fois, un signe de croix qui ne soit pas sarcastique, mais sincère.

Sous le regard presque indifférent des présents, vous êtes comme aimanté par cette grande boite, qui n’est pas si sinistre.

Vous repartiez à votre place, mais vous vous stoppez net. Quelque chose ou quelqu’un veut s’adresser à vous. Alors vous mettez vos mains sur vos hanches, comme pour attendre un signe.

Mais ce signe ne viendra pas, ou bien cet évènement seul en est un : vous êtes appelé à revenir à la messe pour comprendre.

Ce qui ne se fera pas avant de connaitre quelques chutes…