
Voilà un film qui m’a passionné lors de ma prime jeunesse !
Sorti au cinéma en 1999, je l’ai vu en VHS en 2000.
Après mon premier visionnage, je me suis dit « quel film ! scènes d’action 10/10 ».
Matrix a initié mes premières prises de conscience : sommes-nous dans le monde réel ? pouvons-nous accomplir des choses surnaturelles ? la liberté est-elle forcément crasse et violente ?
Ce film a été pour moi un marche-pied vers la pensée philosophique.
Aujourd’hui encore on aime théoriser sur Matrix, comme on aime critiquer les simulacres de la société à grand renfort de comparaisons avec la mystique d’ici et d’ailleurs.
Mais contentons-nous de la mystique « d’ici ».
Car Matrix (le premier en particulier) m’a laissé un sentiment amer en le revoyant avec le recul de la foi.
Quelque chose de terriblement désespéré s’y irise.
Cette impression m’est donnée par ce Neo (« l’Homme nouveau » ou « The One »), éveillé dans un monde factice (la Matrice) et tenue sous l’empire d’un mal absolu et sans compromis (les agents).
Il est accompagné de Morpheus, sorte de Jean le Baptiste, qui prêche auprès des siens pour les préparer à la venue de l’Élu.
Neo, avant son éveil, alors Thomas Anderson, est, de jour, concepteur de logiciels, et hacker de nuit. Il a l’intuition que le système dans lequel il git est trop artificiel pour être réel. Et son génie informatique confine plus au talent qu’à la compétence technique.
Neo est prédestiné.
Aussi acceptera-t-il de consommer la pilule rouge pour être « débranché » grâce à son courage et à sa volonté, tandis qu’il eut longuement végété dans le « monde réel », sombre et glacial.
Le monde de Matrix est une sorte de purgatoire !
Voilà un monde assombri par les hommes après que la fameuse IA, dont on parle-t-on longuement aujourd’hui (et n’importe comment), se serait posée en égale de l’homme.
« Qui a frappé le premier, nul ne le sait » dit Morpheus, le bien nommé, dans la célèbre scène de l’initiation dans une salle toute blanche.
Mais comme j’aime le dire : si une intelligence artificielle devient vive que l’intelligence de l’humain, c’est que ce dernier mérite bien de se faire remplacer.
Et quand Neo apprend que, pour la matrice, il ne vaut pas mieux qu’une pauvre pile, il s’agite et son esprit défaille.
C’est la première étape de l’éveil spirituel, celle du bouleversement.
Donc il restera dans un état de désespoir, jusqu’à engranger de vastes compétences martiales en les téléchargeant directement dans son cerveau. C’est ni plus ni moins que la mise en scène de la parodie gnostique. Et tout ce savoir artificiel n’aura d’effets que dans le monde artificiel afin de combattre un mal absolu.
Dans le monde de Matrix, le savoir précède la grâce.
Tandis que dans notre monde, la grâce précède le savoir :
« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16) :
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7).
Cette discordance explique que le nom de Dieu ne soit jamais proféré qu’en tant que jurons et que blasphèmes.
Si Neo a reçu la science du combat, il a pris conscience de son pouvoir en s’abandonnant entièrement aux termes de la prophétie : « Tu es l’Élu qui détruira la matrice et rétablira la paix ».
À la fin du premier opus, il concevra de prendre tous les risques pour sauver Morpheus (en se jetant d’un hélicoptère en vol) ou Trinity (en rattrapant la corde de ce même hélicoptère, au risque d’être emporté par le poids de l’engin).
La clé de la foi, semble-t-il, la pauvreté d’esprit (Mt 5,3).
Neo n’a rien à perdre, alors il se précipite sur la seule voie, celle qui promet le salut.
Là où Matrix s’éloigne de l’erreur gnostique, c’est lorsqu’il est ressuscité par la belle Trinity, discrète, forte et admirablement dévouée.
D’emblée, on considère que Trinity est Amour, appelée ainsi car étant la jonction entre le Père (qui dispense les grâces) et le Fils (qui appelé au sacrifice pour son peuple).
Alors criblé de balles dans la simulation, Neo reçoit un seul baiser d’un pieux amour pour revenir à la vie. Un véritable emprunt aux Évangiles.
Désormais, Neo arborera la soutane du sacerdoce dans le deuxième opus. Et c’est dans celui-ci qu’il connaitra la nuit de la foi : car, non, il n’est pas le seul élu : et non, l’Oracle des prophéties délivre de faux messages pour contrôler la rébellion des humains.
Morpheus, dieu des rêveries, n’est pas canonique pour autant, car mène Neo dans l’erreur.
Mais une pieuse erreur !
Dans le monde de Matrix, les prophéties sont même de l’opposition contrôlée, à l’image de la contradiction envers nos bons dirigeants politiques.
Preuve que la chrétienté qui effraie tant le pouvoir n’énonce pas des fables rassurantes, mais des principes transcendants qui coiffent n’importe quel petit ambitieux fait de chair et d’os.
Si Neo fera état d’une force surnaturelle dans le monde réel pour vaincre les sentinelles, celle-ci n’est certainement pas de Dieu, mais elle relèverait plutôt des prodiges de Symon le magicien (Acte des Apôtres 9-24).
En ce sens, la fin du troisième Matrix est nette : le simulacre perdure, malgré l’image d’un beau coucher de soleil, sans doute en hommage à la bravoure des hommes ; et la paix promise et perpétuelle n’est en fait qu’une trêve.
En définitive, sans Dieu, nul n’est élu.